Mes écrits publiés: mon recueil de poèmes "Paysages" , mon mémoire de maîtrise, "Le paysage dans les oeuvres poétiques de Baudelaire et Nerval" et mes "Paysages érotiques et amoureux"
Depuis plusieurs années, tu peins des visages, exclusivement des visages. Et ces visages sont anonymes, il ne s'agit pas de portraits. Pourquoi des visages ? Peux-tu me dire quelques mots à ce sujet?
La première chose que je dirais, c'est que ce ne sont pas des visages anonymes. Imaginaires oui. Inconnus non, et sans nom, non plus. Ceci dit je serais bien incapable de les nommer. Je crois que ce sont plus des figures que des visages. Des figures ontologiques.
C'est ça qui m'intéresse, les figures ontologiques. Alors oui, depuis quelques années, elles apparaissent exclusivement à travers des visages (excepté dans mes dessins).
Pourquoi ? Parce ce que ce que reflète le visage humain, pour moi, est complexe au point d'en être amoureuse : le visage exprime la persona, le masque sociétal, culturel, avec ses mimiques, son expression et son regard qu'on essaie de maîtriser, mais au-delà qu'y vois-je ? L'intimité indicible. L’identité, sa perte, sa quête, la faille. Et la force dans la faille. La difficulté du sens de l'être. L'amour et la détresse qui en naissent. Et l'intime intrus, terme que je trouve si juste et si beau. Voilà, je crois que je cherche tout ça, que je veux toucher tout ça, cette flamme de vie fragile.
J'aimerais aussi te demander – parce que tu parles souvent de "mémoire" en évoquant ton travail – s’il n’y a pas quelque part un paradoxe: en effet, de quelle emémoire peut-il s'agir? Tu peins des visages qui n'existent pas, alors comment peuvent-ils peupler ta mémoire?
Ces visages existent. Sous la forme picturale, plastique, et ils sont faits d'eau, de sang, de feu et d'encre. Ils reflètent notre mémoire, celle des êtres humains : biologique, existentielle, ontologique encore une fois. Celle qu’on ignore peut-être, la mémoire de l'humanité. Ce qui n'est plus, et qui pourtant est encore là. Toujours. Qui nous compose tous. Ils sont une trace parmi d'autres, un chant, un cri muet, vivant.
Ils représentent un questionnement pour moi sur ce qu'est l'humain. Et j'essaie d'y donner, peut être, un semblant de réponse parce que j'ai de l'amour pour l'humain.
Enfin, moi je le vis comme ça. Ils vibrent en moi. Mais chacun se l'approprie comme il veut c'est évident.
En fait, ce que je voulais savoir, c’est d’où viennent ces visages. Il était assez bête de dire « qui n’existent pas », puisqu’ils existent, en effet, sous forme imaginaire, comme tu l’as dit, sous forme d’un peuple d’images qui te visite. Mais avant d’exister dans leur réalité plastique, que sont-ils ? T’apparaissent-ils vraiment sous forme d’images achevées, de visages déjà-là, déjà formés, ou peut-être sont-ils des présences plus diffuses, des sortes de tensions ou d’absences à combler ?
La technique est intimement liée à ma démarche. Le feu, le sang, l'eau sont des composants du corps (le feu, puisqu’il est combustion). Ils parlent de vie mais aussi de blessures. Blessures du corps, blessures de l'âme. Il s'agit de faire parler le dedans, puisque ces matériaux sont au dedans, mais transpirent au dehors par la vie du corps, dont ses blessures font partie. Il y a toujours cet aller-retour entre dedans-dehors, vie et douleur, vie et mort. C'est une manière de parler de la fragilité de l'humain. Et de l'ambiguïté. Il en va de même pour le papier photo, qui ne fixe pas ici (alors que c'est traditionnellement son rôle). Il s'abîme, vieillit, l'encre s'altère avec le temps. On peut lire mon travail comme une Vanitas, une nature morte : tout est sur le point de mourir tôt ou tard et pourtant, encore une fois, quelque chose reste. Cette trace humaine est précieuse, comme lorsque l'on découvre un objet archéologique qui nous permet de recréer l'histoire de l'homme. Il s'agit un peu de la même chose. Donner du sens, de l'espace, du temps, de l'humanité à l'humanité. Donner une identité à ce qui a été défiguré.
Tes visages ne sont donc pas hors du temps. Ils subissent encore. Ton art n’est pas d’arracher quelque chose au temps ou bien de le « fixer », mais peut-être plus une manière de lui refaire de la place pour passer. Puisque tu emploies ce mot, ce premier mot des paroles de l’Ecclésiaste («Vanitas vanitatum, et omnia vanitas ») me revient ce bout qui suit d’assez près : « rien de stable sous le soleil. ». C’est vraiment ça chez toi!
Ce n’est pas un geste anodin. Qu’est ce que cela signifie pour toi ?
D'abord, c’est un matériau vivant. Il chemine, il a sa propre transformation, sa propre évolution. De plus c'est un élément organique, un élément qui nous compose : animal et humain. Il fait partie de notre mémoire biologique. C'est un élément interne, un élément de notre environnement intérieur. On ne le voit que lorsque l'on se blesse. J'utilise surtout du sang animal mort : la mort dans la création d'une peinture. La présence de la mort à travers le sang d'un animal mort. Grâce au fait de sa mort, quelque chose naît. C'est de ce lien : mort-vie et vie-mort-vie que le cycle du vivant existe. Il est important pour moi d'arriver à donner à la mort, à la disparition, sa place de "berceau de la vie". De plus c'est le sang d'un animal : il s'agit d'animalité, c'est important l'animalité, c'est cru, c'est brut et c'est familier.
Ce travail est aussi celui du deuil, je le disais, travail auquel est confrontée l'humanité. Mais nous vivons actuellement dans un déni de la mort et de la blessure, en tout cas dans nos sociétés capitalistes. Je ne suis pas du tout d'accord avec ce fonctionnement-là. La mort a sa place qu’on le veuille ou non, et elle a la fonction de faire renaître, sans vouloir paraître chrétienne. Mes paroles ne sont pas religieuses au sens qu'elles n'appartiennent pas au discours d'une église. Mais entendons plutôt religion en son sens originel " religare" qui veut dire relier, lier. Car c'est de cela dont je parle dans mon travail : du lien entre vie et mort, sans cesse entremêlées. Et avec toute l'ambiguïté et la difficulté que ça représente.
Et comme tu l'exprimes justement par ce mot, passage, il y a passage d'un état à un autre, d'un temps à un autre, d'un lieu à un autre. Mouvement, glissement perpétuel.
Le sang est un lieu intime.
A.N / A.D, mai 2008
http://www.artmajeur.com/?go=user_pages/display_all&login=aurelienoel
(Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons ce qui nous regarde)
Terre à ciel. Poésie d'aujourd'hui
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